L'INVITE
LOI DE PROGRAMMATION MILITAIRE : QUI PEUT LE MOINS PEUT LE PLUS
C’est en tant que directeur du nouvel institut de recherche en question stratégiques " Diplomatie et Défense " que le 2 octobre dernier, à l’Ecole Militaire, François Géré est venu présenté pour Guerrelec son analyse du projet de Loi de Programmation Militaire 2003-2008. L’exercice était d’autant plus intéressant que ce document qui engage la politique de Défense pour cinq ans avait été présenté le 31 juillet par le Ministère de la Défense, ceci alors même que les événements du 11 septembre vont transformer la perception de notre sécurité. A écouter cet exposé, il en ressort une analyse pour le moins sévère.

Boys versus Toys

En introduction, François Géré a rappelé les principes de la LPM : la conservation des capacités, la prise en compte du futur avec intégration des technologies nécessaires à chaque système de force, l’Europe de la défense et la professionnalisation. " La LPM est un compromis difficile, un effort de sauvegarde dans un contexte défavorable. Mais, elle ne peut effacer la baisse de 16% de 1997 et 2002 des crédits, baisse imposée aussi par le coût des opérations extérieures, environ 4 GF chaque année entre 1992 et 2002. Quant au titre V, il plafonnera en moyenne à 13,34 GE par an " rappèle-t-il. " La situation économique est désormais plus sombre et le budget doit intégrer les effets pervers de la professionnalisation. Résultat : le besoin de recrutement s’opère au détriment des équipements. De plus, on demande aux armées des engagements nouveaux tandis que Bercy voit la défense comme un volant de manœuvre pour rééquilibrer les dépenses publiques. En fait, la défense vit depuis dix ans entre l'enclume des critères de Maastricht et le marteau des dividendes de la paix ".

La der des der

Lorsque l’on observe les six lois de programmation militaire depuis 1976, aucune n’a atteint ses objectifs. François Géré explique : " Bercy est contre le concept de LPM. D’où l’idée de LPM européenne. Mais pour quelle finalité ? A Londres, Berlin et à Paris a-t-on une définition unique de la politique de défense européenne ? " On retiendra que le projet accorde une importance à la notion d’autonomie stratégique, ceci dans l’esprit du Plan Prospectif à 30 ans, document qui définit les outils de souveraineté (espace, information) ainsi que les moyens de l’exercice de cette autonomie. Le leadership en coalition est mis en avant, mais l’idée peut contredire la vision de nos partenaires européens et quelle relation définir alors avec les Etats-Unis ? En outre, le Royaume-Uni prend la tête de l’Europe de la Défense puisqu’il y met les moyens et s’adosse en parallèle aux Etats-Unis. Face à cela, le moteur franco-allemand est essoufflé. ".

" A priori, chaque système de forces est protégé parce que chacun a su se présenter comme un noyau dur. Mais, ils ne sont pas à l'abri, car il y a risque de tension potentielle entre des systèmes indispensables et l'ajustement aux besoins réels de chacun. Par exemple, l’opposition entre un 4èmeSNLE et un 2ème porte-avions est un faux débat : on affaiblit les fondements de chaque composante et, à ce jeu, on risque de perdre sur tous les tableaux. ". Mais, il émet des réserves sur d’autres plans. " Plus les opérations militaires prennent de l’importance, plus la cohérence opérationnelle des forces est nécessaire. Or, celle-ci n’est pas garantie par le projet de LPM. La lutte anti-missiles de théâtre est négligée. Quant à la coopération avec les Etats-Unis et l’OTAN sur ce sujet, aucune ligne directrice n’est formulée ". Autre problème : la recherche. " On ne trouve dans la LPM aucun vrai programme structurant, d’où un risque certain de perte de savoir-faire. Le C3R semble bien pourvu, mais la révolution de l’information n’est pas suffisamment prise en compte : les armes non létales ne font l’objet d’aucune réflexion et les opérations psychologiques sont totalement absentes. On ne pourra pas éternellement faire l’impasse sur ces moyens, notamment pour les opérations de maintien de la paix ".

In fine, François Géré s’est interrogé avec nous sur les événements du 11 septembre : " Le terrorisme vient de frapper comme jamais. Il révèle une nouvelle dimension des conflits et une nouvelle forme de conduite de la guerre. Une réflexion de fond sur la nature de la guerre asymétrique est maintenant nécessaire. Qui plus est, " si celle-ci apparaît bien dans la LPM, elle ne fait pas l’objet d’un examen de la stratégie des moyens.

A cet égard, la LPM ne vas pas assez loin. Il faudra plus qu’une simple augmentation des dépenses. Le 11 septembre devrait en fait conduire à redéfinir le cadre conceptuel de notre défense ".



Propos recueillis par Philippe Wodka-Gallien